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7 janvier 2005

Perdre sa vie en la gagnant


Si jusqu'à ce jour il n'y a pas de polémique sur les otages français en Irak et ailleurs y aura-t-il en revanche une polémique sur le supposé bien fondé d'envoi de journalistes- correspondants spéciaux dans des zones 'à risque' ?

Je dirai avant tout que chacun est libre, au moins dans notre société, de mener sa vie comme il l'entend et même d'y mettre fin comme bon lui semble. Mais si l'inconscience d'une seule personne porte préjudice à la société tout entière, c'est une autre affaire.
Ces réflexions et bien d'autres découlent tout naturellement du fait qu'à peine deux semaines après la libération des deux journalistes français retenus quatre mois en Irak, une autre journaliste, Françoise Aubenas, envoyée spéciale de Libération à Bagdad, a disparu avec son interprète. En général les journalistes français, grâce à la vision politique française du Moyen Orient, s'en sortent plutôt bien. Tout au moins dans la majorité des cas. Personne, toutefois, ne sort indemne psychologiquement d'une captivité, fût elle courte.
Nous aussi, cela va de soi, nous espérons que cette journaliste et son interprète se sortent bien et au plus vite de cette malheureuse aventure. Mais derrière ce dernier cas, beaucoup de questions se posent désormais à notre conscience. La première est celle, - et cela sans jouer aux Cassandres -, qu'un jour, des preneurs d'otages, soit par ignorance, soit par leurs propres croyances politico-religieuses, soit par décision délibérée ou de 'mauvais coucheurs' ne tiennent plus compte des 'vertus françaises'. Il y aura donc un drame que personne ne pourra qualifier d''inattendu'. La roulette russe ne pardonne que cinq fois sur six, et comme on ignore la position de la balle dans le barillet… Vulgairement dit, il ne faut pas trop tirer sur la ficelle. D'ailleurs il n'y a pas de Cassandre. En écrivant cet article, sous le feu de l'actualité, nous allions oublier la sonnette d'alarme qui a déjà retenti en Irak pour les journalistes français. Rappelons-nous de Fred Nerac, disparu, ainsi que de Jordanov et Cerieix détenus pendant quelques jours.
Alexandre Jordanov à qui on demandait, à son retour en France, s'il était prêt à repartir en Irak, avait qualifié cette idée de suicidaire. Christian Chesnot et Georges Malbrunot se sont exprimé de la même façon en affirmant qu'en Irak plus le séjour d'un journaliste est long plus celui-ci est en danger. Il semble que ces expériences n'aient pas trop ému les quelques directions et rédactions françaises qui maintiennent encore leurs envoyés spéciaux dans cet enfer.
Soyons clairs : journalistes ou pas, nous sommes entre nous, citoyens d'un pays libre, adultes, professionnels et vaccinés…alors nous pouvons nous dire plein de choses et surtout les quatre vérités. De grâce, depuis le début de ce conflit, qui est le reporter français qui nous a appris quelque chose de nouveau, de différent, de plus original que les nouvelles qui circulent sur la presse internationale voire sur Internet ? Qui d'entre eux nous a donné des images personnelles ?
Tout ce qui nous a été déversé par les différents médias n'est ni plus ni moins que les infos qu'on peut obtenir sur les canaux de l'US Army, ou par des vidéo amateurs. La première question qu'un journaliste doit se poser et a fortiori son rédacteur en chef, c'est si sa présence quelque part dans des zones conflictuelles peut apporter vraiment quelque chose de neuf dans l'information, c'est à dire si le jeu en vaut bien la chandelle.
Or la réponse est très simple et très négative : nous lisons les mêmes nouvelles, j'allais dire le même 'laïus' sur le Washington Post, sur le Franfurt Allgemeine Zeitung, sur Il Corriere della Sera, sur El País et le Figaro, et j'en passe ; les télévisions du monde entier diffusent les mêmes images que celles que nous offrent nos télévisions nationales ; où est donc cette nécessité d'exposer des hommes et des femmes à un danger annoncé ?
Je ne suis pas en contradiction avec ce que j'écris ailleurs sur le rôle des correspondants permanents, car eux connaissent le terrain et la langue du pays. S'il est déjà difficile pour des hommes qui connaissent le terrain et qui parlent la langue du pays comme Chesnot et Malbrunot, quoi dire des autres ? Mettre, de surcroît, en jeu la vie de femmes journalistes, dans un stupide pari articulé sur le mot " parité ", est, dans ce cas, plutôt abominable. Il me semble qu'il ne s'agit pas d'une tentative de suicide volontaire, mais d'une mise à mort programmée.
Certes, tout journaliste rêve de devenir, au moins une fois dans sa vie, 'correspondant de guerre'. L'aura du titre restera pour toute sa carrière et au delà. Pour ces places, nombreux sont les appelés et rares, les élus. Peu importe pourquoi, les guerres d'antan, comme disait Brassens, sont finies. Il n'y a plus que de sales conflits qui s'enlisent dans la guérilla où il n'y a rien de prévisible, car armées régulières d'un côté et combattants libres de l'autre sont deux entités sans foi ni loi. L'Irak est dans ce cas-là : ce n'est pas un pays en guerre.
Le correspondant de guerre tel qu'on le voit sur les écrans est désormais une fiction romantique ; le titre, un miroir aux alouettes. Seul quelques élus 'réussissent' à terminer leur vie comme le héros de Han Suyn dans Love is a Many splendored thing (Multiples splendeurs).
Aujourd'hui, l'envoyé spécial de conflits d'occupation se transforme en spectateur de CNN et chercheurs de scoop sur internet dans sa chambre d'hôtel ; il devient vite un faiseur de chroniques nécrologiques en attendant qu'on l'enlève. La suite se joue aux dés ou à coup de millions d'euros. Le risque, certes, fait partie de notre métier, mais quand le risque devient probabilité élevée d'être assassiné, à quoi cela sert-il ?
Faut-il donc perdre sa vie en la gagnant ?
Faut-il encore gérer répétitivement la détention d'autres journalistes ?
Faut-il encore voir des hurluberlus style Julia jouer aux barbouzes pour ridiculiser la nation ?
Peut-on continuer de demander à l'ensemble des citoyens de payer une rançon pour la libération de tel ou tel autre compatriote ?
Du fait que la libre circulation d'un journaliste occidental devient impossible dans certains pays comme en Irak, ne vaudrait-il pas mieux pour les rédactions nationales trouver des journalistes locaux qui feraient sûrement du meilleur travail ?
Je voudrais enfin rappeler à certains directeurs et rédacteurs en chefs qui envoient ici et là leurs journalistes sans avoir évalué au préalable la probabilité du risque, qu'aujourd'hui aussi, comme jadis, il vaut mieux un âne vivant qu'un homme mort. .

Oscar CARCHIDI

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dernière modification Août 2009