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Une lettre d’Eric Lalanne à Madame Teresa Trichaud



Rio do Janeiro
1er juin 2007



A Teresa, mère d’espoir, sœur de combats et de douleurs, amie de cœur.




Quand il y a près d’un an nous nous sommes retrouvés, tes yeux pétillants m’ont touchés ; l’ombre noire d’une perte immense y planait, elle a trouvé un écho dans les miens, fraternité des maux et vérités des mots.

En toi j’ai senti le feu sous la glace, la vie en plein hiver, l’éternelle jeunesse d’une âme riche et fière.
J’entends l’irréductible révolte et la passion intacte quand le trouble te quitte, j’admire alors l’envie profonde et noble de toujours vivre comme pour mieux exister.
Malgré tout ce que tu as vécu et vis encore, comme Voltaire tu pourrais dire, « j’ai décidé d’être heureux parce que c‘est bon pour la santé »

Le récit de ta vie comme un roman a bercé nos soirées, nos dialogues légers nous ont souvent menés des sourires aux larmes et bien souvent au rire.
D’un chagrin immense à jamais dans nos cœurs, nous essayons depuis d’apaiser la douleur.

Toi fille de l’Italie, tu me parles souvent de ta Calabre, de la grande Grèce, de ces rivages qui  t’ont vu naître et si souvent inspirée.
Je suis aussi d’un Sud où l’océan puissant arrête les montagnes, mes belles Pyrénées !
Pour tous deux la mer ouvre l’esprit autant qu’elle l’apaise.

Toi et moi sommes seuls, ivres de souvenirs et depuis trop longtemps attachés au passé, recouverts d’un linceul, alors que restent à vivre tant de joies, tant de rêves, tant de pages à écrire au livre de vie…
Il nous faut c’est certain retourner vers ta terre, vers l’ombre de tous ceux qui ont fait qui tu es.
Je veux te voir là bas parler ta langue mère, retrouver tes repères et conjurer le sort pour dépasser la mort.

Depuis quelques jours j’ai fuis Paris et pour un long voyage, vers Rio, au Brésil je me suis envolé…
Mais je suis toujours là, fidèle, par la pensée et par ces quelques lignes, je te suis attaché.
La cité merveilleuse telle qu’elle est baptisée, réunit en son cœur océan et montagnes, plages et forêts, lagons, urbanité.
 
Elle est un concentré de tout ce qu’ a été le décor de ma vie.
Ce matin devant moi elle s’offre à ma vue et me remplit de joie.

Je voudrais qu‘au travers de mes mots l’océan sauvage te donne de sa force… Que l’énergie de ce peuple ranime dans ton cœur la flamme du bonheur et pour qu’enfin sereine tu sortes de ce gris qui depuis trop longtemps a envahi ta vie.
Je voudrais tant que tu profites, des jours, des nuits, du meilleur de la vie.

Aujourd’hui, dans l’instant, au contact de ces lieux, vient en moi une force ; écrire, raconter, me laisser envahir indolent et curieux de mille sensations et du bout des doigts traduire ce bonheur, pour mieux le partager.
Souvent tu m’as poussé  à coucher sur papier, mes élans, mes délires…
Merci de m’aider à prendre de la hauteur et recentrer ma vie sur ce qui est porteur.
Merci de me guider vers ces mots qui m’envoûtent et qui souvent me coûtent.

De Rio de Janeiro c’est à toi que je pense, face à la vitre ouverte la ville est à mes pieds.
Leblon, Ipanema, Copacabana, tout ici grouille de vie et rime avec samba.
Apoador et sa pointe referment une baie pour que juste derrière une autre recommence ; il en va de même pour nous, du moins j’aime à le croire… Au delà d’un quotidien qui parfois sent la fin, il y a une autre vie, un tout nouveau départ pour toujours et sans fin…

Du haut de ma vigie, je regarde la plage, les enfants des favelas qui jouent, nagent et crient ; du haut de ma vigie je regarde la vie…
Tout leur paraît si simple à ces gosses bronzés, la confiance, l’espoir, vivre de trois fois rien comme ils sautent les vagues… Quand il n’y a rien à perdre, tout est bon à gagner !

Pourtant, partout, adossée aux montagnes, la misère se tapie, s’étale et se construit.
Favelas, taudis, refuges des démunis sont l’envers d’un décor à l’image d’un pays en pleine mutation.

Accrochés aux rochers, dominant l’océan ces abris d’infortune offrent à leurs habitants le seul luxe possible, « la vue », celle d’un paradis arraché à l’enfer.
Zona sul, Vidigão, Rocinha, des milliers d’âmes y vivent dehors comme dedans, fiers d’être brésiliens même si à la marge…
Un toit et quatre murs, la plus simple expression pour toute possession…
Voir plutôt qu’avoir c’est un des paradoxes qui donnent à cette ville, l’horreur et la beauté.

Terre unique et magique, imprégnée de contrastes, ici toutes les races existent ensemble sans vraiment se toucher.
Pauvres, riches, montagnes et océan, favelas, beaux quartiers, tous sont Cariocas et tous dans leur mesure fondent la démesure, d’une ville qui grandit et jamais n’indiffère.

Ici la couleur et le bruit sont partout, tout comme la jeunesse.
Ici un peuple fier, vivant et bigarré, regarde vers l’avenir d’un continent immense tout aussi neuf qu’ancien où tout se prend de force.

La foi en l’avenir dépasse les Eglises, ici bien plus qu’ailleurs l’Homme croit.
Au panthéon local Yemanja déesse de la mer règne en maître :
La nuit du nouvel an, ils viennent par millions, tous de blancs habillés sauter trois fois  les vagues pour mieux la révérer.
-« Etonnant syncrétisme, vierge de bleu vêtue, tu as pris de Marie l’aspect immaculé pour mieux te protéger des foudres inquisitrices des curés portugais ».

En écho, officiel, ancré sur son rocher, le Christ omniprésent veille, bras grands ouverts, rédempteur, d’un passé lourd des pêchers de l’humanité dont il a hérité.

-« Rio, tu es née il y a bien longtemps de l’espoir de tes découvreurs, tout autant que des larmes et de  la sueur de ceux qui un jour de janvier, ont vu pointer les voiles rouges des caravelles.
Rio, tu as été baptisée, du nom d’une rivière qui n’a jamais existée…
Rio, l’Océanique, la tropicale, sous le soleil comme sous la pluie, tu resplendis »

Et de l’eau de mer à l’eau de pluie, il n’y a qu’un peu de sel, le sel de la vie !…

Ici les nuages enlacent les mores, s’accrochent à leur sommets, s’attardent lourds et denses pour s’épancher d’une eau douce et généreuse qui nourrit la grande forêt.
Puissante et dense, Tijuca coupe la ville en deux. Elle te prend dans ses bras, odorante, bruissante et apporte à l’air la pureté que l’homme lui a volé.
C’est un océan vert qui domine la mer, un havre de paix et de sérénité qui surplombe le monde et son agitation.
Ici, quand le brouillard s’installe, le silence renaît ; noyé dans la verdure, tu peux alors sentir monter  du plus profond de la terre un parfum  éternel, aube de la création.

Rio mystique et magique, cité violente et chaotique, tu n’es qu’un tourbillon, un mouvement sans fin.
Vieille et jeune à la fois, tu as de l’énergie pour qui aime ta loi.
Rio comme le diamant, tu es pure et coupante ; tu m’as touché, tu m’as troublé, je t’aime et je t’aimerai…



Teresa,

Si tu savais, comment avec Rio et sans pouvoir me l’expliquer, je ne peux que vous associer…
…Trouver en l’une et l’autre hédonisme, puissance et vérité.

Comment de l’ancien monde une femme m’inspire ce qu’une ville du nouveau a bien voulu me dire?…


…Je sais, plutôt je sens…Je suis ce point commun, un brin d’humanité !
Je suis parce que j’aime et j’aime qui vous êtes.

D’un homme meurtri, un peu blasé aussi, vous avez rouvert les yeux, réchauffé le cœur et donné l’espoir de trouver le bonheur et un sens à sa vie.

A toutes deux merci !




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dernière modification Août 2009