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CARLO GOLDONI de Oscar Carchidi Carlo Goldoni a traversé presque entièrement le XVIIIème siècle. Né à Venise le 25 février 1707 il s'éteint à Paris, à l'age de 86 ans, le 6 février 1793.
La situation politique en Italie au XVIIIème siècle Du point de vue historique, on peut diviser ce siècle en deux parties égales. Les premiers cinquante ans furent une suite de guerres de succession qui ravagèrent l'Europe entière, en touchant plus particulièrement l'Italie car celle-ci était encore morcelée en petits états qui suscitaient la convoitise des plus grands qui l'entouraient. Ainsi le traité d'Utrecht et de Rastadt (1713-1714) qui mit fin à la guerre de succession d'Espagne, n'apporta rien d'autre à la péninsule sinon le remplacement de la domination espagnole par celle autrichienne. L'Autriche s'installe donc en Lombardie, en Sardaigne, dans l'Ile d'Elbe, dans une bonne partie de la Toscane et dans le Royaume de Naples. La Sicile qui avait été donnée dans un premier temps au Duc de Savoie, Victor-Amedée II, est reprise par l'Autriche en échange de la Sardaigne. Le traité de Vienne (1738) qui clôt la guerre de succession de Pologne, laisse à l'Autriche le duché de Parme et de Piacenza, attribue le Royaume de Naples et la Sicile à Charles III de Bourbon, (arrière petit-fils de Louis XIV), pendant que Charles Emmanuel III de Savoie obtient Novare. La guerre de succession d'Autriche se termine avec le traité d'Aix-la-Chapelle (1748) par lequel l'Autriche ne garde que la Lombardie, assurant à l'Italie une certaine stabilité politique qui durera presque toute la seconde partie du siècle c'est à dire jusqu'à la Campagne d'Italie de Bonaparte. La vie intellectuelle en Italie au XVIIIème siècle Il est évident que la vie intellectuelle et sociale est influencée par la situation politique du moment. Nous pouvons donc observer que dans la première partie du XVIIIème siècle, (il settecento), la décadence artistique et littéraire, constatée au siècle précédant, continue à sévir : la littérature se vide de son contenu pour seulement " paraître ". Les artifices poétiques se succèdent et se ressemblent. Le baroque se transforme en rococo. La deuxième partie du siècle, sous la marque de la stabilité politique, semble marquée par un certain renouveau intellectuel. Les idées révolutionnaires en germe véhiculent des espoirs de liberté, et avec elles prend naissance une énergie presque palpable dans tous les domaines. Le mélodrame laisse la place à la tragédie, avec Vittorio Alfieri, à la satire avec Giuseppe Parini et à la comédie avec Carlo Goldoni. Qui est Goldoni ? La source la plus importante pour suivre sa vie est son autobiographie " Les Mémoires " qu'il dicta à Paris et en français entre 1783 et 1787, c'est à dire à l'approche de se quatre-vingt ans, quand il était presque aveugle et cardiaque. Toutefois c'est avec sérénité, détachement et optimisme qu'il revit sa vie dans ses trois périodes : celle de son enfance et jeunesse, qui reste la plus poétique ; la deuxième partie est consacrée à sa vie active et à ses luttes pour imposer " son " théâtre, et enfin la dernière concerne les vingt cinq années d'exil à Paris. Né dans une famille bourgeoise aisée de Modène qui s'était implantée à Venise, le petit Carlo est voué à suivre des études juridiques, son père étant un homme de loi. Mais des revers de fortune obligent ce dernier à émigrer à Rome, où il entreprend avec succès des études de médecine. Carlo est confié pendant cette période à une de ses tantes vénitiennes. Puis il rejoint son père, devenu médecin à Pérouse, et rentre au collège des Jésuites. Le père amène souvent, au cours de ses visites auprès des malades, son fiston, avec l'espoir secret qu'il prenne goût à la profession. Mais vu le manque d'intérêt absolu de Carlo pour cette branche, on lui fait suivre, contre son envie aussi, des études de droit. Tant bien que mal, avec des hauts et des bas, après avoir changé plusieurs fois de ville et d'université, après des stages comme clerc dans l'étude de son oncle et comme adjoint d'un juge, Carlo Goldoni obtient son diplôme d'avocat et en 1732, à vingt cinq ans, il commence à exercer à Venise où il a installé son étude. Il plaide mais sans aucun enthousiasme même s'il obtient des succès au barreau, car Maître Goldoni n'a qu'une passion qui le dévore : le théâtre. La passion innée En fouillant dans la vie de Goldoni nous pouvons affirmer, sans peur d'être contredits, que Carlo avait 'attrapé le virus' de la comédie avant même sa naissance…car toute sa famille avait le goût avoué du théâtre en 'montant' des pièces dans leurs salons. Ainsi à l'age de neuf ans déjà il écrit sa première petite comédie et commence a fréquenter des troupes et quelquefois à les suivre. Il lisait pratiquement tout ce qu'on écrivait à ce moment là pour et sur le théâtre. Tragédies, comédies, mélodrames, théorie et critiques, tout était dévoré sans tri. A 18 ans, étudiant en droit à Pavie, il se fait expulser du College Ghislieri car il s'était permis d'écrire une satire contre les femmes de cette ville ! En poursuivant ses stages et même une fois installé à son propre compte, il n'a cessé d'écrire des pièces. Mais il se cherchait encore. Ainsi il composa en 1732 une tragédie musicale, " L'Amalasunta ", après avoir écrit et fait représenter des mélodrames, des tragi-comédies, des livrets d'opéras, des 'intermèdes' (qui étaient presque l'équivalent de nos 'sketch'), ainsi que des canevas pour la 'commedia dell'arte'. Un train de vie élevé et quelques aventures galantes obligent Maître Goldoni à s'enfuir de Venise en se réfugiant à Milan, où, en employant la terminologie moderne, il devient chef de Cabinet de l'ambassadeur de Venise. Les guerres de succession qui ravagent la Lombardie l'obligent à trouver refuge ailleurs. Il continue toujours à écrire pour le théâtre. Dans ses pérégrinations, pendant lesquelles il ne perd pas le goût de fréquenter toutes les salles de spectacle possible, il rencontre une troupe qui se dirige pour sa tournée vers Venise. Goldoni la suit et rentre dans sa ville. Il reprend son activité d'avocat et en même temps il trouve un théâtre qui l'engage comme auteur. Puis il dirige un théâtre d'opéra. Il est maintenant âgé de vingt-huit ans. Il trouve le temps de se marier avec Nicole, la fille d'un notaire génois. Il a donc aussi une place privilégiée à Gênes parmi les notables, ce qui lui permets d'être nommé consul de cette république à Venise. Il continue d'écrire, mais le démon des dépenses somptueuses est toujours là, et criblé de dettes encore une fois il s'en va avec sa femme trouver refuge à Pise où il reprend sa profession d'avocat. Et c'est dans cette ville qu'il rencontre une troupe sérieuse et bien structurée qui l'engage en 1748 comme auteur. Auteur de théâtre à temps complet Enfin ! Il quitte définitivement la robe d'avocat pour revêtir professionnellement et à temps complet celle de saltimbanque. Après cinq ans d'absence il revient, comme si de rien n'était, à Venise où la compagnie à laquelle il est attaché joue sa nouvelle pièce " La vedova scaltra ", dont le titre en français est " La fine mouche " qui remporte un succès mémorable. Mais la notoriété apporte aussi son lot de querelles, auxquelles il répond avec beaucoup d'esprit. Il produit une quinzaine de comédies par an et l'imprimerie s'intéresse à son œuvre. Les tournées se succèdent et les compagnies s'arrachent un tel talent. Goldoni produit dans ces années là, c'est à dire entre 1748 et 1764 les grands chefs d'œuvre qu'il fait représenter dans beaucoup de villes de la péninsule comme Rome, Bologne, Parme, Padoue etc. La renommée de Goldoni arrive jusque à Paris, si bien que Voltaire, en 1760, lui fait parvenir une missive et des vers élogieux. Paris…quand tu me tiens… Il faudrait qu'ici nous fassions une petite parenthèse afin de visiter en cette année 1762 une institution tout à fait parisienne qui avait pris naissance au milieu du XVIème siècle : la vénérable " Comédie-Italienne ". Ici défilaient les plus grandes troupes transalpines, qui véhiculaient cet art unique, pure invention péninsulaire, 'la commedia dell'arte' et qui influencèrent de manière heureuse les comédiens français. Quand la " Comédie-Française " fut fondée en 1680, laissant vacant l'hôtel de Bourgogne, les Italiens s'installèrent . Ce fut justement la " Comédie-Italienne " qui invita Goldoni à Paris en 1762 comme directeur. Il accepta de s'y rendre car il était fatigué de se battre dans des querelles stériles et des procès d'intention qu'on lui cherchait sur l'opportunité ou non de changer la manière traditionnelle de jouer. A Paris il écrivit plusieurs pièces qui remportent un succès éclatant (La jalousie d'Arlequin, Les inquiétudes de Camille etc). Il continue à travailler quelques années encore aussi pour Venise. Mais il est devenu presque immédiatement un auteur parisien, car il écrit directement en français pour la " Comédie-Française ". Il réside à Versailles car il est appelé à la Cour pour enseigner l'italien à la fille de Louis XV, la princesse Adélaïde. En 1769 il s'installe à Paris. Le roi lui accorde une pension, mais quelques années après il est rappelé à Versailles pour enseigner l'italien cette fois à la princesse Clotilde et ensuite à Elisabeth, sœurs de Louis XVI. La Révolution arrive et avec elle le chamboulement des acquis. C'est ainsi qu'en 1792 l'Assemblée supprime toutes les pensions octroyées par le Roi. Goldoni termine sa vie dans la misère au n°1 de la rue Pavé Saint-Sauveur. Heureusement à son chevet il y a Nicole, la femme de sa vie.Il s'éteint à Paris, au début de cette année malheureuse de 1793, qui passa à l'histoire comme l'année de la terreur. Il avait quatre-vingt-six ans. Le jour suivant, le 7 février, la Convention, sur proposition du poète Joseph Marie Chénier, lui restituait le droit à la pension, au bénéfice de sa veuve. C'était probablement dans l'intention de Chénier, un geste fraternel de la révolution envers un écrivain qu'on croyait révolutionnaire. En réalité l'œuvre de Goldoni n'a rien de révolutionnaire du point de vue politique. La révolution goldoniénne se limite, et ce n'est déjà pas mal, à l'innovation dans la forme d'écriture de la comédie et dans son contenu littéraire. Avant Goldoni La " commedia dell'arte " s'appuyait sur des canevas, dits 'a soggetto', -mais faut-il le préciser ?-, qui dépeignaient en peu de phrases certaines situations comiques ; c'était ensuite aux comédiens d'improviser avec plus ou moins de bonheur. Il est vrai aussi qu'il faut prendre ce mot d'" improvisation " dans un sens très relatif, car, évidemment, à la longue, les comédiens, s'ils n'avaient pas de texte à réciter, finissaient par répéter les mêmes phrases. Goldoni était un artiste né. Cette opinion est commune à quiconque aborde sa vie et son œuvre ; c'est surtout aussi le fond de la pensée des plus grands critiques et experts littéraires de cet écrivain. Mais il a fallu longtemps avant qu'il n'" invente ". Au début, ses écrits ne sont que de plagias déguisés ou ouvertement déclarés. Il se servit un peu chez tout le monde, chez ses prédécesseurs et contemporains italiens mais aussi français. Il se servit même d'une quantité non négligeable de romans pour en tirer des canevas, des 'sketch' ou des comédies entières. Il est vrai qu'étant " poète-employé " il devait fournir une certaine quantité de manuscrits par saison. A l'époque les théâtres étaient très fréquentés et le public très averti. Les représentation devaient avoir lieu plusieurs semaines de suite et la troupe devait enchaîner sur d'autres pièces ou les jouer en alternance. Pour qu'un théâtre puisse survivre il fallait les ingrédients éternels du spectacle : une troupe homogène, des acteurs professionnels et surtout, ce qui diffère d'aujourd'hui, l' " écrivain maison " qui produisait sur commande. A l'époque de Goldoni, il y avait bien dix-sept théâtres pour une population résidente de moins de cent dix mille âmes. Carlo Goldoni avait l'avantage de savoir écrire en plusieurs langues : celles qu'il utilisa étaient l'italien, le vénitien et le français. Certes l'écriture c'est un long apprentissage mais l'autre avantage de Goldoni était sa fertilité. Dans une seule saison il réussit à battre tous les records : seize pièces….Bien sûr, il était à ce moment là plus un technicien de la plume qu'un véritable écrivain, mais le public l'aimait bien et remplissait les salles. Après tout n'est-ce-pas cela le désir de tout auteur et de directeur de théâtre ? Comme nous l'avons déjà dit, c'est en 1748 soit à 41 ans, que, laissant la robe de loi il s'engage corps et âme dans la vie de saltimbanque. " La Fine mouche " c'est sa première comédie réellement structurée. Le public le reconnaît comme une nouvelle étoile et Goldoni, quant à lui, commence à prendre conscience de son art. Jusque là on se traînait encore derrière la décadence du XVIIème siècle, les roucoulades vulgaires et les trivialités exaspérantes. Carlo Goldoni se connaît très bien. Il sait que son style n'est pas sublime, mais il est conscient qu'il doit s'attacher à hisser le niveau dans lequel patauge la comédie. Il ne connaît ni Plaute ni Térence mais il connaît tous les auteurs modernes et contemporains à commencer par Molière. Il est un véritable fils de son siècle. Ce qui lui importe ce n'est pas de laisser une œuvre pour les siècles à venir, mai de devenir un auteur à succès. Il œuvre pour le présent. Il ne voulait rien démontrer avec ses comédies, il ne voulait donner des leçons à personne, il ne voulait pas fustiger un ver de terre (tout au plus se moquer gentiment d'un rustre aux allures de gentleman…), la seule chose qui l'intéressait c'était de faire rire dans l'immédiat dans cette enceinte magique qui s'appelle théâtre, le cirque des cirques, ou le temps n'a pas d'emprise, où les fous sont rois et la vérité ne blesse personne. Rire et puis rire. Par certaines phrases qu'il disait on peut comprendre sa démarche : " La bonne comédie doit être mon but final " et " Je me suis appliqué, dans la création de mes comédies, afin de ne pas dénaturer la vérité" La réforme de Goldoni Révolution plus que réforme celle que Goldoni apporta à l'art théâtral. Par sa longue pratique des coulisses, l'observation des acteurs et l'écoute des spectateurs il s'approprie la technique et les subtilités des effets comiques. De plus ce qui plaît à Venise, ne plaît pas forcement à Parme et ce qui fait rire un Milanais, peut faire rester de glace un Romain. Il comprend à un certain moment les modifications qu'il faut apporter à cet art, les règles qu'il faut instituer pour que le travail des acteurs ne soit plus empirique, tout en devenant fluide. Mais s'attaquer à modifier des situations standard et bien installées dans les mœurs, n'a jamais été une sinécure pour personne. Bien de candidats réformateurs se sont trouvés, de tout temps, bredouilles car il leur a manqué le sens psychologique du " savoir imposer ", sans en avoir l'air. Goldoni prit donc le parti de se jeter dans l'épreuve en fin diplomate sans bousculer le système d'un seul coup. Il comprit que pour imposer son point de vue il fallait présenter les transformation graduellement de façon que les acteurs et les spectateurs puissent avoir le temps de s'habituer aux changements. C'est ainsi qu' en 1738 dix ans avant qu'il ne devienne un " professionnel " il écrivit in extenso le rôle principal de 'Momolo cortesan' en laissant aux seconds rôles le soin de continuer à improviser sur les indications du canevas. Ce texte fut le premier pas vers une réforme en profondeur. Car cinq ans après il peut, enfin, livrer à une compagnie une comédie 'La donna di garbo', dont tous les dialogues sont écrits d'un bout à l'autre. Toutefois il continue à écrire des canevas pour l'improvisation. Les succès incontestables obtenus par ses pièces jouées dans les meilleurs théâtres lui valurent aussi des jalousies et des inimitiés. C'est bien cela le plus lourd fardeau à assumer par un artiste que la jalousie de collègues mesquins et l'incompréhension de pseudo-critiques pour tout ce qui est innovation. L'innovation à petits pas Il continuait à introduire petit à petit quelques nouveautés dans la forme comme dans le contenu. Ainsi, par exemple, il élimina de la comédie, comme elle était jouée jusque là, la satire violente en écrivant des rôles plus sobres, en regardant un peu plus la réalité sociale du moment. Ce regard tourné vers le 'Monde', comme il se plaisait à dire c'était la réalité de la société bourgeoise vénitienne dont il faisait partie. Dans sa démarche, Goldoni a du se battre donc en même temps, contre les acteurs que ne pouvaient plus donner libre cours à leurs fantaisies, contre le public qui ne retrouvait plus les vulgarités souvent introduites au cours du spectacle pour retenir l'attention qui se perdait dans des intrigues très compliquées, et enfin contre les directeurs de théâtre qui devaient aller dans le sens du public afin de remplir les salles. Venise et la culture Venise, à cette époque, ne concédait la liberté que dans certaines limites. Il était hors de question qu'on puisse critiquer, même au théâtre les institutions de la république. Les nobles et le clergé ne pouvaient être mis en scène comme personnages ridicules. Alors Goldoni s'emploie à utiliser toute la tradition de la commedia dell'arte mais en la modifiant imperceptiblement d'une pièce à l'autre. Les masques, par exemple, qu'il avait conservé que pour faire plaisir à quelque vieux acteur spécialisé, perdent leur signification traditionnelle car la situation historique avait évolué depuis le temps de leur naissance. Pantalone, le vieux amoureux maladroit, par exemple, qui depuis toujours finit cocu et battu, devient chez Goldoni un honnête marchand vénitien plein de bon sens et d'une certaine philosophie populaire. Arlequin et Brighella, les deux serviteurs deviennent chez lui des domestiques vénitiens typiques de son temps. D'autres masques qui étaient trop marqués et donc difficiles à transformer, sont simplement éliminés : c'est le cas du Capitaine Fracasse le militaire fanfaron. Ensuite les masques laissèrent la place à des personnages au caractère très marqué, et puis même les domestiques, qui étaient la source comique principale dans la comédie classique, c'est à dire tels qu'il étaient mis en scène depuis la Renaissance, furent, peu à peu, écartés comme rôles principaux. La réforme de Goldoni se présente comme une recherche de la réalité quotidienne et par cela même crée la rupture avec la traditionnelle commedia dell'arte. Goldoni devient, en un certain sens, le porte parole des marchands et artisans qui constituaient la classe moyenne de Venise, peut-être la plus laborieuse et morale de la république, celle qui n'a toutefois accès ni au pouvoir politique ni à l'administratif, domaines réservés exclusivement à la noblesse. Le dramaturge met donc en scène un personnage central, le marchand, plein de bon sens et d'humanité, pendant qu'il ridiculise, sans que cela soit trop visible, le noble. Il attribue donc à ce dernier un langage affecté, vide de sens, plein de frivolité ; il appuie sur sa mesquinerie et sa corruption morale. Cela ne veut pas dire que Goldoni ait une attitude 'révolutionnaire', il n'opère que dans le constat, pas dans la dénonciation. Il suggère sans entrer en conflit ouvert avec les institutions de la république. L'écriture de Goldoni On a reproché à Goldoni son style d'écriture plutôt populaire et sans trop d'égards pour la langue italienne puisqu'il mélange dialecte vénitien et expressions venues d'ailleurs. Mais pouvait-il faire parler autrement 'ses' personnages ? Pouvait-il faire parler des figures issues du peuple comme des gens cultivés ? Pour Goldoni, la parole traduit et exprime la position sociale du personnage : les différences de langage dans la même comédie illustrent une réalité vécue au quotidien. Cela découle du regard objectif avec lequel Goldoni observe la société dans laquelle il est plongé. C'est certainement cela qui rend Carlo Goldoni 'universel' après un peu plus de deux siècles et demi. QUELQUES EXTRAITS DES " MEMOIRES " de CARLO GOLDONI J'avais bien besoin, pour soulager l'ennui qui m'accablait, de me procurer quelque distraction agréable :j'en trouvai l'occasion, j'en profitai ; et l'on ne sera pas fâché, peut-être, de passer avec moi des cercles de la Philosophie à ceux d'une troupe de Comédiens. Il y en avait une à Rimini qui me parut délicieuse ; c'était pour la première fois que je voyais des femmes sur le théâtre, et je trouvais que cela décorait la scène d'une manière plus piquante. Rimini est dans la légation de Ravenne, les femmes sont admises sur le théâtre, et on n'y voit point, comme on voit à Rome, des hommes sans barbe ou des barbes naissantes. J'allais les premiers jours à la Comédie fort modestement au parterre, je voyais de jeunes gens comme moi dans les coulisses : je tentai d'y parvenir, je n'y trouvai point de difficulté ; je regardais du coin de l'œil ces demoiselles, elles me fixaient hardiment. Peu à peu je m'apprivoisai ; de propos en propos, de question en question, elles apprirent que j'étais Vénitien. Elles étaient toutes mes compatriotes, elles me firent des caresses et des politesses sans fin ; le Directeur lui-même me combla d'honnêtetés : il me pria à dîner chez lui, j'y allai. Les Comédiens allaient finir leur engagement, et devaient partir ; leur départ me faisait vraiment de la peine. Un vendredi, jour de relâche pour toute l'Italie, hors l'Etat de Venise, nous fîmes une partie de campagne ; toute la compagnie y était, le directeur annonça le départ pour la huitaine ; il avait arrêté la barque qui devait les conduire à Chiozza … à Chiozza ! dus-je, avec un cri de surprise ! - Oui, Monsieur ; nous devons aller à Venise, mais nous nous arrêterons quinze ou vingt jours à Chiozza pour y donner quelques représentations en passant. - Ah, mon Dieu ! ma mère est à Chiozza, et je la verrais avec bien du plaisir. - Venez avec nous ; -oui, oui (tout le monde crie l'un après l'autre), avec nous, avec nous, dans notre barque ; vous y serez bien, il ne vous en coûtera rien ; on joue, on rit, on chante, on s'amuse, etc. Comment résister à tant d'agrément ? pourquoi perdre une si belle occasion ? j'accepte, je m'engage et je fais mes préparatifs. Je commence par en parler à mon hôte, il s'y oppose très vivement : j'insiste, il en fait part au comte Rinalducci ; tout le monde était contre moi. Je fais semblant de céder, je me tiens tranquille ; le jour fixé pour partir, je mets deux chemises et un bonnet de nuit dans mes poches ; je me rends au port, j'entre dans la barque le premier, je me cache bien sous la proue ; j'avais mon écritoire de poche, j'écris à M. Battaglini, je lui fais mes excuses ; c'est l'envie de revoir ma mère qui m'entraîne, je le prie de faire présent de mes hardes à la bonne qui m'avait soigné dans ma maladie, et je lui déclare que je vais partir. C'est une faute que j'ai faite, je l'avoue ; j'en ai fait d'autres, je les avouerai de même. Les comédiens arrivent. - Où est M. Goldoni ? - voilà Goldoni qui sort de sa cave ; tout le monde se met à rire ; on me fête, on me caresse, on fait voile ; adieu Rimini. Mes Comédiens n'étaient pas ceux de Scaron ; cependant l'ensemble de cette troupe présentait un coup d'œil plaisant. Douze personnes, tant Acteurs qu'actrices, un Souffleur, un Machiniste, un Garde du magasin, huit domestiques, quatre femmes de chambre, deux nourrices, des enfants de tout âge, des chiens, des chats, des singes, des perroquets, des oiseaux, des pigeons, un agneau ; c'était l'arche de Noé. La barque était très vaste, il y avait beaucoup de compartiments, chaque femme avait sa niche avec des rideaux ; on avait arrangé un bon lit pour moi à côté du directeur, tout le monde était bien. L'intendant général du voyage, qui était en même temps cuisinier et Sommelier, sonna une petite cloche qui était le signal du déjeuner ; tout le monde se rassembla au milieu du navire par dessus les caisses, les malles et les ballots ; il y avait sur une table ovale du café, du thé, du lait, des rôties, de l'eau et du vin. La première Amoureuse demanda un bouillon, il n'y en avait point, elle était en fureur ; on eut toute la peine du monde à l'apaiser avec une tasse de chocolat ; c'était la plus laide et la plus difficile. Après le déjeuner, on proposa la partie, en attendant le dîner. Je jouais bien le tresset ; c'était le jeu favori de ma mère, qui me l'avait appris. On allait commencer un tresset et un piquet, mais une table de pharaon qu'on avait établi sur le tillac, attira tout le monde, la banque annonçait plutôt l'amusement que l'intérêt , le Directeur ne l'aurait pas souffert autrement. On jouait, on riait, on badinait, on se faisait des niches ; la cloche annonce le dîner, on s'y rend. Des macaroni ! tout le monde se jette dessus, on en dévore trois soupières ; du bœuf à la mode, de la volaille froide, une langue de veau, du dessert et du vin excellent ; ah, le bon dîner ! il n'est chère que d'appétit. Nous restâmes quatre heures à table ; on joua de différents instruments, on chanta beaucoup ; la Soubrette chantait à ravir, je la regardais attentivement, elle me faisait une sensation singulière ; hélas ! il arriva une aventure qui interrompit l'agrément de la société ; un chat se sauva de sa cage qui était farouche comme sa maîtresse, glissait, sautait et se cachait partout ; se voyant poursuivi, il grimpa sur le mât. Madame Clarice se trouva mal ; un matelot monte pour le ravoir, le chat s'élance dans la mer et il y reste ; voilà sa maîtresse au désespoir, elle veut tuer tous les animaux qu'elle aperçoit, elle veut jeter sa femme de chambre dans le tombeau de son cher minet ; tout le monde prend le parti de la femme de chambre ; la querelle devient générale : le directeur arrive, il en rit, il badine, il fait des caresses à la dame affligée : elle finit par rire elle-même, et voilà le chat oublié. Mais c'est assez, je crois ; et c'est peut-être trop abuser de mon Lecteur en l'entretenant de ces misères, qui n'en méritent pas la peine. Le vent n'était pas favorable, nous restâmes trois jours sur mer ; toujours les mêmes amusements, les mêmes plaisirs, le même appétit ; nous arrivâmes à Chiozza le quatrième jour. Je n'avais pas l'adresse du logement de ma mère, mais je n'ai pas cherché longtemps. Madame Goldoni et sa sœur portaient une coiffe : elles étaient dans la classe des riches, et tout le monde les connaissait. Je priai le Directeur de m'y accompagner ; il s'y prêta de bonne grâce, il y vint : il s'y fit annoncer, je restai dans l'antichambre. -Madame, dit-il à ma mère, je viens de Rimini, j'ai des nouvelles à vous donner de M. votre fils. -Comment se porte mon fils ? - Très bien, Madame. -Est-il content de sa position , - Pas trop, Madame ; il souffre beaucoup.- De quoi ? - d'être éloigné de sa tendre mère.- Le pauvre enfant ! je voudrais bien l'avoir auprès de moi. (J'entendais tout cela et le cœur me battait).- Madame, continua le Comédien, je lui avais offert de le conduire avec moi. - Pourquoi, Monsieur, ne l'avez-vous pas fait ? - L'auriez-vous trouvé bon ? - Sans doute. - Mais ses études ? - Ses études ! ne pouvait-il pas y retourner ? d'ailleurs, il y a des maîtres partout. - Vous le verriez donc avec plaisir , - Avec la plus grande joie. - Madame, le voilà. - Il ouvre la porte, j'entre : je me jette aux genoux de ma mère ; elle m'embrasse, les larmes nous empêchent de parler. Le Comédien, accoutumé à de pareilles scènes, nous dit des choses agréables, prit congé de ma mère et s'en alla. Je reste seul avec elle, j'avoue avec sincérité la sottise que j'avais faite ; elle me gronde et m'embrasse ; nous voilà contents l'un de l'autre. Ma tante était sortie : quand elle rentre, autre surprise, autres embrassements ; mon frère était en pension. Le lendemain de mon arrivée, ma mère reçut une lettre de M. Battaglini, de Rimini ; il lui faisait part de mon étourderie, il s'en plaignait amèrement, et lui annonçait qu'elle recevait incessamment un porte-manteau chargé de livres, de linge et de hardes, dont sa Gouvernante ne savait que faire. Ma mère en fut très fâchée, elle pensa me gronder ; mais à propos de lettre, elle se souvint qu'elle en avait une de mon père, très intéressante : elle alla la chercher, me la remit et en voici le précis : Pavie, 17 Mars 1721 " Ma chère femme, " J'ai une bonne nouvelle à te donner, elle regarde notre cher fils : elle te fera beaucoup de plaisir. J'ai quitté Modene, comme tu sais, pour aller à Plaisance, et pour y arranger les affaires avec M. Barilli, mon cousin, qui me doit encore un reste de dot de ma mère ; et si je peux réunir cette somme aux arrérages que je viens de toucher à Modene, nous pourrons nous établir à notre aise. " Mon cousin n'était pas à Plaisance, il était parti pour Pavie, pour assister au mariage d'un neveu de sa femme. Je me trouvais en route, le voyage n'était pas long, je pris le parti de venir le rejoindre à Pavie. Je le trouve, je lui parle, il avoue la dette, et nous nous sommes arrangés. Il me payera en six années ; mais voici ce qui vient de m'arriver en cette ville. " Je vais descendre en arrivant à l'hôtel de la Croixrouge ; on me demande mon nom, pour en faire la consigne à la Police ; le lendemain, l'aubergiste me présente un valet de pied du Gouverneur, qui me prie très poliment de me rendre à mon aise à l'hôtel du Gouvernement. Malgré le mot à votre aise, je n'étais pas à mon aise dans ce moment-là, et je ne pouvais pas deviner ce que l'on voulez faire de moi. " J'allai d'abord en sortant chez mon cousin ; et après l'arrangement de nos affaires, je lui fis part de cette espèce d'invitation, qui ne laissait pas de m'inquiéter, et je lui demandai s'il connaissait le gouverneur de Pavie personnellement ; il me dit que c'était le Marquis de Goldoni-Vidoni, une des bonnes familles de Cremone, et Sénateur de Milan. " A ce nom de Goldoni, je bannis toute crainte, je conçus des idées flatteuses, et je ne me trompais pas. " J'allai voir, dans l'après-midi, le Gouverneur ; il me fit l'accueil le plus honnête et le plus gracieux : c'était ma consigne qui lui avait donné envie de me connaître : nous causâmes beaucoup, je lui dis que j'étais originaire de Modene ; il me fit l'honneur de m'observer que la ville de Cremone n'était pas bien éloignée de celle de Modene ; il arriva du monde, il me pria à dîner pour le jour suivant. " Je ne manquai pas de m'y rendre, comme tu peux croire ; nous n'étions que quatre personnes à table, on dîna fort bien ; les deux autres convives partirent après le café, nous restâmes seuls le Sénateur et moi. br> " Nous parlâmes de bien des choses, principalement de ma famille, de mon état et de ma position actuelle ; enfin, pour abréger ma lettre, il me promit qu'il tâcherait de faire quelque chose pour mon fils aîné. " Il y a à Pavie une Université aussi fameuse que celle de Padoue, et il y a plusieurs Collèges où on ne reçoit que des Boursiers. M. le Marquis s'engagea de m'obtenir une de ces places dans le Collège du Pape ; et si Charles se conduit bien, il aura soin de lui. " N'écris rien de tout cela à ton fils ; à mon retour je le ferai revenir, et je veux me ménager le plaisir de l'en instruire moi-même. " Je ne tarderai pas, j'espère, etc. " Tout ce que contenait cette lettre était fait pour me flatter, et pour me faire concevoir les espérances les plus étendues. Je sentis alors l'imprudence de mon équipée ; je craignais l'indignation de mon père, et qu'il se méfiât de ma conduite dans une ville encore plus éloignée, et où j'aurais beaucoup plus de liberté. Ma mère m'assura qu'elle tâcherait de me garantir des reproches de mon père, qu'elle prendrait tout sur elle, d'autant plus que mon repentir lui paraissait sincère. J'avais vraiment assez de raison pour mon âge ; mais j'étais sujet à des escapades inconsidérées : elles m'ont fait beaucoup de tort, vous le verrez, et vous me plaindrez peut-être quelquefois. Venise est une ville si extraordinaire, qu'il n'est pas possible de s'en former une juste idée sans l'avoir vue ! les cartes, les plans, les modèles, les descriptions ne suffisent pas, il faut la voir. Toutes les villes du monde se ressemblent plus ou moins : celle-ci ne ressemble à aucune ; chaque fois que je l'ai revue, après de longues absences, c'était une nouvelle surprise pour moi ; à mesure que mon âge avançait, que mes connaissances augmentaient et que j'avais de comparaisons à faire, je découvrait de singularités nouvelles et de nouvelles beautés. Pour cette fois-ci, je l'ai vue comme un jeune homme de quinze ans qui ne pouvait pas approfondir ce qu'il y avait de plus remarquable et qui ne pouvait la comparer qu'à des petites villes qu'il avait habitées. Voici ce qui m'a frappé d'avantage. Une perspective surprenante au premier abord, une étendue très considérable de petites îles si bien rapprochées et si bien réunies par des ponts, que vous croyez voir un continent élevé sur une plaine et baigné de tous côtés d'une mer immense qui l'environne. Ce n'est pas la mer, c'est un marais très vaste plus ou moins couvert d'eau, à l'embouchure de plusieurs ports, avec des canaux profonds qui conduisent les grands et petits navires dans la villes et aux environs. Si vous entrez du côté de Saint Marc, à travers une quantité prodigieuse de bâtiments de toute espèce, vaisseaux de guerre, vaisseaux marchands, frégates, galères, barques, bateaux, gondoles, vous mettez pied à terre sur un rivage appelé Piazzetta (la petite place), où vous voyez d'un côté le Palais et l'Eglise Ducales, qui annoncent la magnificence de la République ; et de l'autre, la Place Saint Marc, environnée de portiques élevés sur les dessins de Palladio et de Sansovin. Vous allez par les rue de Mercerie jusqu'au Pont de Rialto, vous marchez sur les pierres quarrées de marbre d'Istrie, et piquetées à coup de ciseau pour empêcher qu'elles ne soient glissantes ; vous parcourez un local qui représente une foire perpétuelle et vous arrivez à ce Pont qui d'une seule arche de quatre vingt dix pieds de largeur, traverse le Grand Canal qui assure par son élévation le passage aux barques et aux bateaux dans la plus grande crue du flux de la mer, qui offre trois différentes voies aux passagers et qui soutient sur sa courbe vingt quatre boutiques avec logements et leur toits couverts en plomb. J'avoue que ce coup d'œil m'a paru surprenant ; je ne l'ai pas trouvé rendu tel qu'il est par les voyageurs que j'ai lu. Je demande pardon à mon lecteur, si je me suis un peu délecté. PRINCIPALES COMEDIES DE CARLO GOLDONI (La production de Goldoni représente plus de deux cent cinquante pièces entre comédies , tragédies, mélodrames, canevas etc.) - Les deux Jumeaux vénitiens - Les Trente deux malheurs d'Arlequin - Le Fils d'Arlequin perdu et retrouvé - Les Cent quatre accidents - Le Valets de deux maîtres - Le Café - La Fine mouche - L'Ecole des veuves - Le Menteur - Les Caquets des femmes - La Fausse malade - La Locandiera - Les Femmes curieuses - Les Amoureux - La Maison nouvelle - L'éventail - Le bourru bienfaisant - La Banqueroute - La Brave femme - Le Carrefour - L'Homme accompli |
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