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Victor Hugo
Le Poète pressé et la presse rêveuse

Quand le bateau, que l'on pourrait plutôt appeler rafiot, de la ligne Arles-Marseille accosta au débarcadère face à la Canebière de lundi-là, le 30 septembre 1839, vers les seize heure trente, après plus de six heures de rivière et de mer houleuses, la trentaine de passagers toujours bougons depuis le départ, se hâtèrent de sauter sur le quai en s'engouffrant dans les carrosses de place pour rejoindre au plus vite leur domicile ou leur hôtel. Leur contrariété était toute naturelle : un fort mistral sévissait ce jour-là depuis le matin et, à l'approche de Marseille, avait repris de plus belle. Les passagers aux prises avec l'inévitable mal de mer qui, avec un temps pareil atteignait même les estomacs les plus solides, ne s'aperçurent guère de l'identité du couple discret mais à l'allure fort distinguée qui voyageait avec eux. La place du port ressemblait à un tableau vivant de l'Enfer de Dante : sifflement du vent ; poussière et odeurs des épices qui, échappées des cargaisons encore sur les bateaux à quai ou déjà déchargées et en instance d'être transportées dans les entrepôts, voltigeaient en se mêlant à d'autres odeurs moins agréables ; bruits des charrettes ; hennissement des chevaux ; cris d'hommes avec leur voiture à bras pour se frayer un passage parmi d'autres ; aboiements de chiens et j'en passe. Les cochers, à l'œil 'scannerisant' qui s'étaient approchés avec leurs voitures le plus près possible du bateau semblaient avoir compris l'intérêt de cette cours en se disputant le couple à vive voix. Après avoir aidé tendrement la femme qui l'accompagnait à monter dans la berline et une fois lui-même installé à l'intérieur, l'homme à l'élégance et à l'accent parisiens, lança au cocher, immédiatement déçu : " A l'Hôtel du Commerce, mon brave ". La rue Pavillon est à deux pas de là, et soit dit en passant, elle n'a pas bougé depuis. Il est fort probable que le cocher, pour se rattraper de sa 'bavure psychologique', les aura conduits à l'adresse demandée après quelques détours indus par les ruelles du centre. Le portier de l'hôtel, comme pour tous les hôtes de marque attendus, avait écarté le chasseur en se précipitant lui-même pour ouvrir la portière de la voiture. La rue Pavillon, comme tous les Marseillais le savent , étant abritée du mistral, le directeur aussi était de la partie, endimanché dans sa belle redingote aux revers amidonnés. Il se plia littéralement en deux devant le couple et, tremblant presque d'émotion murmura : " Quel honneur pour nous que vous ayez choisi notre modeste maison ! Soyez les bienvenus Monsieur et Madame Hugo ! ". C'était donc bien le grand poète, le génie français qui passait à Marseille. Mais ce cher Victor n'avait pas le temps de répondre à de si aimables propos. Il était pressé. Il remplirait aussi les formalités policières plus tard. Il fit monter Madame dans le chambre, et fila à pieds, après s'être fait expliquer le chemin, au bureau des Postes de la rue Anarchasis, c'est à dire à deux pas de l'hôtel. Il s'y rend presque en courant, mais arrivé au guichet une grande déception l'attend : aucun courrier pour lui, aucune nouvelle de sa femme Adèle ni de sa fille Léopoldine. Alors il griffonne quelques mots à leur intention, il dit à Adèle combien il est déçu de rester encore quelques jours sans de ses nouvelles et enfin il lui donne ses prochains points de chute. Car Victor Hugo voyage beaucoup. Il arrive d'Arles après un grand tour qu'il a fait en Suisse, va passer la nuit à Marseille et repartira le lendemain matin, premier septembre, pour Toulon d'où il reviendra à Marseille le 2 en fin de matinée. Les journaux de Marseille donnent la nouvelle, mais ils sont un peu en décalage. " Le Sémaphore " du 3 septembre donne la nouvelle en deux lignes : 'Notre célèbre poète, M. Victor Hugo, est arrivé hier dans notre ville. Il est descendu à l'Hôtel du Commerce'. " Le Messager ", qui paraissait le jeudi et le dimanche seulement en fait autant, et il fallait être un lecteur très fidèle pour connaître tout ce qui avait été écrit dans ses pages, car dans la parution de dimanche 6 septembre, la nouvelle est savoureuse : " M. Victor Hugo est parti le lendemain de son arrivée pour Paris ". " Le Sud ", autre journal, dans sa livraison du 4 désirait inviter le poète à " un bain de foule " avec la jeunesse marseillaise. Mais ce cher Victor Hugo était pressé. Il s'était excusé car " Des affaires importantes l'attendaient à Paris… Il serait revenu prochainement… " On l'a attendu longtemps, et on l'attend encore… Un autre journal faisait état que M. Victor Hugo était accompagné de sa femme. Cher reporter, on vous excuse, car notre cher Victor cachait bien sa Juliette Drouet qui l'accompagnait presque toujours pendant ses vacances et ses voyages dits 'd'études'. Et certainement ce fut pour occulter sa compagne aux siens et à sa chérie Adèle, restée au foyer, (mais ne croyez pas qu'Adèle fut victime de son chéri de Victor) que le poète déclina la rencontre avec les jeunes, les potins voyageant toujours vite. Quant à la silencieuse Juliette, elle a sans doute songé à ses autres séjours phocéens, quand actrice, elle se produisait sur les scènes de Marseille. Toujours pressé, dans la demi-journée que Victor Hugo passe à Marseille, il essaie de rencontrer sans succès son ami Joseph Méry, qui malheureusement est absent de la ville. Alors, de plus en plus bougon, Monsieur Hugo s'en va seul à la découverte de la ville. Et il note dans son calepin quelques lignes, les seules qu'il ait jamais écrites sur Marseille : " De la ville grecque il ne reste rien ; de la ville romaine, rien ; de la ville gothique, rien ". " Marseille est un amas de maisons sous un beau ciel, voilà tout ". Certes, si Méry était à Marseille il lui aurait servi de guide et peut-être lui aurait-il fait aimer la ville, tout au moins lui aurait-il fait apercevoir son âme. Mais si Hugo a été déçu de la ville, il se rattrape tout de même dans les deux seuls vers dédiés à Marseille et à son ami Méry : " …Je serais moins clément Si c'était chez Méry, le poète charmant, Que Marseille la grecque, heureuse et noble ville, Blonde fille d'Homère, a fait fils de Virgile… ".
(OC ) Article paru dans "La Provence d'hier à aujourd'hui" n° 17 Nov./Déc. 2000

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dernière modification Août 2009